L’histoire de Cerbère et des « transbordeuses d’oranges » portée au cinéma

5 septembre 2016

C’est l’histoire d’une enclave au pied des Pyrénées, le dernier village avant l’Espagne, dont le destin a chaviré avec l’arrivée du train au XIXe siècle et, dit-on, la toute première grève de femmes en France. 110 ans après, un film, qui sera diffusé par France 3 en ce mois d’octobre 2016(1), raconte l’histoire de Cerbère, ville-frontière qui, de la grève des « transbordeuses d’oranges » au Palace le Belévédère, a connu des périodes aussi contrastées que son relief.

La gare n’est plus qu’un immense réseau de voies au centre du village. Dans le cœur des Cerbériens, cette gare reste leur poumon.

L’histoire remonte à l’arrivée du chemin de fer sous l’impulsion des frères Pereire, et la transformation de ce hameau de pêcheurs en une plaque tournante du transit de marchandises en Europe en 1876.

Et dire que ce fabuleux destin n’a tenu qu’à quelques petits centimètres… à l’écartement des essieux !

La France adopte alors le modèle européen tandis que l’Espagne achète au rabais le matériel ferroviaire des anglais… Ces quelques centimètres feront toute la différence : à la frontière, les marchandises doivent être transbordées manuellement des wagons espagnols aux wagons français et vice-versa dans le sens Nord-Sud.

A l’époque, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, le produit star est l’orange de Valence et d’Andalousie.

Ce travail manuel de portage, délicat, est confié aux femmes, « les transbordeuses d’orange ».

1906, la France de la IIIe République est en pleine ébullition. Cerbère n’y échappe pas. Une simple demande d’augmentation des salaires qui dure depuis 3 ans met le feu aux poudres. Commence le 26 février une série de 3 grèves mémorables et fondatrices, au cours de laquelle les transbordeuses du syndicat des « rouges » (contre les jaunes inféodées au patronat) iront jusqu’à se coucher sur les voies de chemin de fer et faire plier le 24e régiment d’infanterie coloniale de Perpignan.

La figure de la transbordeuse, courageuse et combative, était née.

Une lutte fondatrice

C’est là que démarre l’enquête du réalisateur Arnaud Brugier des Productions de la Main Verte.

Aux archives départementales, il découvre une pépite inattendue : l’intégralité des rapports de police. « Ils sont d’une incroyable précision et objectivité, raconte le réalisateur. Je les ai lu comme on lirait un polar américain ! »

Au fil de ses recherches, Arnaud Brugier découvre que la grève de 1906 des transbordeuses d’orange de Cerbère n’est finalement pas la toute première grève de femmes en France comme la mémoire locale le laissait entendre.

Un précédent mouvement leur vole ce titre, d’après l’historienne spécialiste des femmes Michelle Perrot : la grève des corsetières de Limoges… en 1895.

« Qu’importe en fait, assure le réalisateur. On ne casse pas le mythe en le disant. Le documentaire montre plutôt comment ce mythe est utile aux habitants de Cerbère, comment leur mémoire s’est construite autour de l’idée de cette lutte victorieuse. »

Un passé pour un avenir

Le documentaire, dont la diffusion est prévue sur France 3 en ce mois d’ocotobre 2016 à l’occasion des 110 ans de cette grève, revient largement sur cette grève de 1906, mais aussi sur l’âge d’or de Cerbère et de sa gare, et sur son devenir plus sombre depuis les années 60.

Le film de 52 mn(2) fait la part belle aux témoignages des habitants, dont d’anciennes transbordeuses comme Rosalie Martinez, aux historiens (Jean-Claude Bosc, Michel Cadé et Berenguer Bécat), mais aussi à l’écrivaine Hélène Legrais qui a contribué au mythe par son roman « La Transbordeuse d’Orange », sorti en 2005.

« Cette histoire a longtemps été enfouie. On la connaissait sans vraiment la connaître, à travers ce que disaient les anciens, explique Marie-Rose Bastoul, la présidente de l’Association « Cerbère Objectifs Perspectives » lauréate de la Fondation d’Entreprise de la Banque Populaire du Sud pour le financement de ce film. Ce documentaire fait partie de notre devoir de mémoire… qui aidera peut-être les nouvelles générations à construire un autre avenir à Cerbère. » Un projet de musée sur les Transbordeuses à la gare de Cerbère est également en cours d’étude.

(1) projection en avant-première le vendredi 07 octobre à 20h30 à Prats-de-Mollo, à l'occasion des Rencontres "Cinéma à la frontière" organisées par l'association catalane Nord-Sud Films. Pour connaître, les dates de diffusion, rendez-vous sur France 3 Languedoc-Roussillon / Midi-Pyrénées (2) Une coproduction France 3 région Languedoc-Roussillon/Les Productions de la Main Verte, soutenue par le Conseil Départemental des Pyrénées-Orientales, le Conseil Régional Languedoc-Roussillon, le Centre National de la Cinématographie, la Banque Populaire du Sud (via l’association Cerbère Objectifs Perspectives), avec le soutien de la mairie de Cerbère.

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